Légion d'honneur en légion d'humeur !

La banalisation des valeurs

Par La Chouette
7/01/2016

 

La Légion d’Honneur, instituée par le consul Bonaparte le 19 mai 1802, visait à récompenser les « mérites éminents » militaires ou civils rendus à la nation. Cette décoration constitue jusqu’à nos jours la plus haute distinction française. Elle souligne donc des actions remarquables accomplies pour le bienfait, le salut ou la gloire de la Patrie. Les conditions qui dictent son attribution sont donc la valeur des faits et l’entité à laquelle ils s’appliquent, à savoir la nation ou par extension les Français. Ces conditions ne relèvent nullement de l’humeur de l’autorité qui décide de la décerner ni de son jugement par rapport à des critères médiatiques ou d’intérêt politique. Ainsi, le non-respect de ces conditions tend à galvauder la valeur de cette décoration qui reste malgré tout dans les esprits la plus haute distinction française. Dès lors, tout en considérant toujours cette décoration à sa juste valeur, le mérite de la personne et donc la valeur de la distinction qu’elle arbore seront évalués en fonction des conditions dans lesquelles elle l’a obtenue.

On accorde un prix Nobel pour l’excellence du travail de recherche accompli et non pour le costume que porte l’intéressé ou le charisme dont il a fait preuve lors de la dernière partie de belote. Ce prix n’est pas davantage décerné pour les blessures, aussi « exemplaires » soient-elles, dont l’individu a pu être victime lors d’un accident de la route où il conduisait en état d’ivresse. Ainsi, il s’avère difficile de comprendre que l’on puisse récompenser de malheureux journalistes, victimes d’attentats qu’ont suscités leurs dessins volontairement provocateurs et élaborés sans grand discernement dans la griserie de leur liberté d’expression. N’oublions pas  que des forces de l’ordre y ont aussi laissé leur vie ! Si la mort de ces malheureux dessinateurs est à déplorer grandement, leurs travaux et surtout les conséquences de leurs œuvres sont loin de ressembler à des « mérites éminents rendus à la nation » pour l’obtention de la Légion d’Honneur. Sans vouloir être sarcastique, un discours en leur mémoire les citant en exemple pour les risques à ne pas prendre afin d’éviter de provoquer d’inacceptables tueries auraient été un hommage mieux adapté à la situation.

 

Il est à noter que l’exhibition, à l’époque, d’une de nos célèbres actrices dans son plus simple appareil avait provoqué sur l’échelle de Richter autant de vibrations cardiaques que le massacre de nos pauvres dessinateurs de « Charlie Hebdo ». Ces derniers, à défaut d’être morts pour la France, l’ont été, je le répète, pour leur liberté d’expression volontairement impertinente et provocatrice, ce qui, malgré tout, ne justifie en aucune façon l’attentat dont ils ont été victimes. Si donc pour ces faits respectifs notre actrice et nos journalistes ont mérité la Légion d’Honneur récompensant, a priori, des « mérites éminents rendus à la nation », il ne faut point s’étonner de la baisse de considération de cette décoration dans l’esprit de beaucoup de nos concitoyens.

 

Ces décorés selon la circonstance, sont tout à fait ceux qui correspondraient aux récipiendaires d’une nouvelle distinction qui pourrait se nommer la Légion d’Humeur, eu égard aux critères émotionnels ou conjoncturels qui dictent son attribution. C’est la raison pour laquelle l’évaluation de cette haute distinction qu’est la Légion d’Honneur se fonde bien souvent, d’une façon voilée ou sous-jacente, sur la façon dont elle a été décernée, à savoir à titre militaire ou à titre civil.

 

Cependant, il convient de préciser que ceux qui souhaitent connaître à quel titre cette distinction a été obtenue, ne la considèrent pas, pour autant, imméritée si elle a été attribuée à titre civil, sinon ils ne s’attarderaient pas sur la recherche d’une telle information. De plus, le fait d’avoir été choisi pour recevoir cette décoration prouve que l’intéressé a accompli un acte remarquable mais qui peut ne pas correspondre aux critères nécessaires à son obtention. Cependant, si des civils ont reçu la Légion d’Honneur à « titre conjoncturel » ou à « titre émotionnel », d’autres, en revanche, ont accompli des actes dignes d’une telle récompense et n’ont pas été distingués par cette décoration…

 

Il est vrai que ces mérites ont quelques fois été gagnés incognito, sans qu’il en soit fait état, mais d’autres fois ils l’ont été d’une façon connue comme pour ce brave homme courageux, Lassana Bathily, qui a réussi à cacher des clients de la supérette Hypercasher de Paris, lors des attentats de Janvier 2015. Risquant d’être tué s’il avait été découvert et agissant  pour l’une des plus nobles causes, à savoir sauver des vies humaines, ce héros discret a été gratifié de la nationalité française mais dispensé de la Légion d’Honneur pour laquelle son action, assimilable à un acte de bravoure, correspondait aux critères pour la recevoir.

 

Par ailleurs, il est vrai que les prix Nobel reçoivent systématiquement de nos jours la Légion d’Honneur. Bien que leur travail hors du commun valorise la nation, ils ne peuvent être considérés comme des actes de « mérite éminent pour la nation » au sens que sous-tendent les conditions d’obtention de la Légion d’Honneur. Une décoration tout à fait adaptée à ce genre de mérite, qui d’ailleurs, en porte le nom, est l’Ordre National du Mérite. Cependant, ces prix Nobel, comme d’autres personnes remarquables qui ont valorisé le pays, font partie des récipiendaires conjoncturels qui mériteraient le mieux cette fameuse Légion d’Honneur.

 

Ainsi, la vulgarisation de la Légion d’Honneur fait écho à cette malheureuse tendance de notre société à vouloir tout banaliser et relativiser. Elle constitue ainsi dans l’idée de nos gouvernants une sorte de hochet que l’on peut ainsi décerner même à des évêques. Ces derniers devraient réfléchir, en tant que ministres de Dieu, sur le sens et le symbole de leur acceptation d’une telle décoration venant d’un état laïciste qui, comme je l’écrivais dans un précédent article, se veut neutre devant Dieu mais le combat derrière les hommes. C’est avec ce type de hochet, disait le fameux Bonaparte qui l’a institué, que l’on peut gouverner le monde ! Cette banalisation procède de la combinaison d’un individualisme effréné au nom d’une fausse liberté avec la systématique tolérance aveugle qui nivèle ainsi bon nombre de valeurs au point de les mélanger ou de les confondre, voire de ne plus les considérer comme telles.

 

Par ailleurs, il convient de savoir que beaucoup de gens intriguent pour obtenir la croix de la Légion d’Honneur à ne pas confondre avec le grade de Grand-Croix de la Légion d’Honneur. Une fois qu’elle leur a été décernée, ils poursuivent bien souvent leurs investigations pour en gravir les échelons. Cela a certainement motivé le maire de Marseille dans sa remarquable formule prononcée lors de l’attribution de cette croix de la Légion d’Honneur à l’un de mes camarades civils :

« Seul Jésus qui a reçu la croix sans la demander n’a jamais réclamé la rosette ! »

 

D’aucuns pourront faire remarquer, mais c’est là leur impression, que les militaires la reçoivent au bout d’un certain temps de service. Qu’ils se détrompent, bon nombre n’en sont pas décorés, même en tant qu’officiers. Ceux qui l’ont reçu au bout d’un certain temps passé sous les drapeaux, correspondent au profil établi pour en être titulaires. Ce profil prend en compte les états de service particuliers d’un soldat qui consacre, qu’on le veuille ou non, la majeure partie de sa vie et bien souvent sa famille au service de son pays.

Vu du cockpit, la chouette que je suis a déploré, durant sa carrière, un certain nombre de camarades morts aux commandes de leur appareil dans des missions diverses, allant de l’entraînement aux actions de guerre, mais toujours pour les intérêts de la nation, de la Patrie ou des concitoyens. Bon nombre encore donneront leur vie comme beaucoup l’ont donnée avant mes camarades sans être décorés mais entourés de la reconnaissance et de l’amour de leurs compagnons d’armes, de leur famille et de leurs amis. Cette décoration du cœur ne s’arbore pas mais n’a pas de prix. Elle est celle du réel dévouement, de l’abnégation, de l’amour pour son semblable et, je le répète, pour sa Patrie. Si, de plus, cet élan révèle la noblesse de l’amour de Dieu, alors, la plus haute distinction se portera au Ciel, si Dieu le veut, en intégrant la plus méritoire Légion d’Honneur, celle des Saints…

 

                                                                                  La Chouette