De la conversion du peuple juif

Ce temps de l’Avent oriente nos regards non seulement vers la crèche, mais aussi vers le retour en gloire du Seigneur : « Voici que sur les nuées du ciel, le Seigneur viendra avec une grande puissance ». C’est une des antiennes des Vêpres de ce temps liturgique.

On sait que ce retour en gloire du Seigneur se fera à la fin des temps. Mais on enseigne aussi  que cette fin de temps n’arrivera pas avant la conversion du peuple juif, pourtant toujours hostile, plus que jamais peut-être, au Messie-Seigneur.

Qu’en est-il au juste ?

Cette conversion du peuple juif est-elle annoncée vraiment ?

Voilà la question à laquelle je voudrais, m’inspirant du chanoine Augustin Lémann, répondre.

Parler de la conversion du peuple juif, est-ce raisonnable si l’on s’en tient à la 1ère Epître de saint Paul aux Théssaloniciens ? Il dresse là un terrible réquisitoire contre le peuple juif : « Ils ont tué le Seigneur Jésus et les prophètes, ils nous ont persécutés, ils ne plaisent pas à Dieu et sont ennemis de tous les hommes, nous empêchant de parler aux nations pour qu’elles soient sauvées, de sorte qu’ils comblent toujours la mesure de leurs péchés : car la colère de Dieu est tombée sur eux jusqu’à la fin » (1Thess.11 15-16).

Terrible réquisitoire, il est vrai. Qui résume toutes les hostilités juives contre le Christ et son Eglise à travers les siècles chrétiens. Les choses semblent entendues…

Et pourtant, ailleurs, dans son Epître aux Romains (9 1-5), saint Paul écrit avec une extrême tendresse, il est l’un des leurs : « Je dis la vérité dans le Christ, et ne mens pas ; ma conscience me rend témoignage par l’Esprit Saint, qu’une grande tristesse est en moi, et une douleur continuelle dans mon cœur. Car je désirerais être moi-même, de la part du Christ, anathème pour mes frères, qui sont mes proches selon la chair, qui sont les Israélites, à qui appartient l’adoption des enfants, et la gloire, et l’alliance, et la Loi, et le culte et les promesses, à qui appartiennent les  patriarches, et de qui est issu, selon la chair, le Christ qui est au-dessus de toutes choses, Dieu béni dans tous les siècles ».

Quel merveilleux panégyrique !

Y-a-t-il contradiction entre ces deux passages ?

Dans le premier texte, saint Paul parle selon la vérité, dans le second, selon la charité. Selon la vérité, les Juifs « ont persécuté leur Messie, et en sa personne et en celle des siens : ils ont remué tout l’univers contre ses disciples et ne les ont laissés en repos dans aucune ville ; ils ont armé les Romains et les Empereurs contre l’Eglise naissante ».  Ce sont les paroles de Bossuet, dans son discours sur « l’Histoire universelle » et, « autant qu’ils l’ont pu, ils ont arrêté tous ses développements, empêchant ainsi les salut des nations ».

Selon la charité, dans le deuxième texte cité, saint Paul n’a cessé de prier pour eux, de se sacrifier pour eux, de leur rappeler leurs titres de gloire leur laissant entrevoir un temps de miséricorde divine prévenante et finalement leur conversion.

La conversion à venir du peuple juif est, en effet, certaine.

Elle est prophétisée par Osée : « Pendant des jours nombreux, les enfants d’Israël demeureront sans roi, sans prince, sans sacrifice et sans autel, sans éphod et sans théraphim. Et après cela les enfants d’Israël reviendront, et ils chercheront le Seigneur leur Dieu et David leur roi ; et ils s’approcheront avec crainte du Seigneur et de ses biens aux derniers jours » (Osée 3 4-5). C’est donc bien  à la fin des temps, « aux derniers jours » qu’ils reconnaîtront et retrouveront ce Messie qui est un nouveau David et qui en porte le nom et qui, selon la chair, est né du sang de David. Ces israélites « charnels » qui refusent de croire en Jésus-Christ, ils y croiront un jour. Osée l’enseigne et bien d’autres prophètes avec lui : Jérémie, Ezéchiel, Daniel. Voici les prophéties de l’Ancien Testament.

Mais c’est surtout le Nouveau Testament qui annonce cette conversion. Saint Paul nous en parle dans son Epître aux Romains, dans ce fameux texte extraordinaire : « Se sont-ils (les juifs) heurtés (« à la pierre d’angle », le Christ) de telle sorte qu’ils soient tombés pour toujours ? Non certes ; mais par leur péché le salut est venu aux Gentils, pour leur donner de l’émulation. Que si leur péché est la richesse du monde, et leur diminution la richesse des Gentils, combien plus leur plénitude ! Car je le dis à vous Gentils : tant que je serai apôtre des Gentils, j’honorerai mon ministère en provoquant de quelque manière l’émulation dans ceux de ma race et en sauvant quelques-uns d’entre eux. Car si leur perte est la réconciliation du monde, que sera leur rappel, sinon la vie sortant de la mort ? Que si les prémices sont saintes, la masse aussi ; et si la racine est sainte, les rameaux aussi. Que si quelques uns des rameaux ont été rompus, et si toi, qui n’étais qu’un olivier sauvage, tu as été enté en eux et rendu participant de la racine et de la sève de l’olivier, ne te glorifie pas à l’égard des rameaux. Sache, si tu te glorifies, que tu ne portes pas la racine, mais que la racine te porte. Tu diras donc : les rameaux ont été rompus pour que je fusse enté. Bien : ils ont été rompus à cause de l’incrédulité. Toi donc, tiens-toi ferme dans la foi ; ne cherche pas à t’élever, mais crains. Car si Dieu n’a pas épargné les rameaux naturels, il se peut qu’il ne t’épargne pas toi-même. Vois donc la bonté et la sévérité de Dieu : envers ceux qui sont tombés, la sévérité ; et envers toi, la bonté, si tu persévères dans la bonté ; autrement, toi aussi tu seras retranché. Mais eux-mêmes s’ils ne persévèrent pas dans l’incrédulité seront entés, car Dieu peut les enter de nouveau. Car si tu as été coupé de l’olivier sauvage, ta tige naturelle, et inséré malgré ta nature sur le bon olivier, combien plus, eux, seront-ils entés, selon leur nature, sur leur propre olivier ? Car je ne veux pas mes frères, que vous ignoriez ce mystère, que l’aveuglement a frappé en partie Israël, jusqu’à ce que la plénitude de Gentils soit entrée, et qu’ainsi tout Israël soit sauvé, comme il est écrit : Il viendra de Sion celui qui délivrera Jacob et bannira de lui l’impiété. Et ce sera mon alliance avec eux, lorsque j’effacerai leurs péchés. Selon l’Evangile, sans doute, ils sont ennemis à cause de vous ; mais, selon l’élection, ils sont très aimés à cause de leurs pères. Car les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance. De même, en effet, qu’autrefois vous aussi vous n’avez pas cru, et maintenant vous avez obtenu miséricorde à cause de leur incrédulité ; ainsi eux maintenant n’ont pas cru, pour qu’il vous fût fait miséricorde ; afin qu’eux aussi obtiennent miséricorde. Car  Dieu a tout enfermé dans l’incrédulité pour faire miséricorde à tous. O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables ! »

Ainsi les prophètes, l’Apôtre prédisent cette conversion finale. Mais aussi NSJC.  Lorsqu’il pleura sur Jérusalem, il dit : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes et tu ne l’as pas voulu » Et aussitôt, il ajoute : « Je vous le dis, vous ne me verrez plus jusqu’à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur »

Voilà la conversion finale du peuple juif annoncée par Jésus-Christ lui-même.

Viendra donc un jour où les descendants de ceux qui « vendirent » Jésus, se « prosterneront » à ses pieds et le reconnaîtront. Ce sera au cri : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur », que s’opérera cette reconnaissance. Ce chant qui retentit au jour des Rameaux, retentira de nouveau dans les gorges juives. C’est là l’horizon consolant, la perspective de bonheur que Jésus laisse entrevoir.

Ainsi le dernier jugement n’arrivera pas que les juifs ne retournent au Christ et en confessent la divinité et la royauté. C’est là une croyance célèbre dans toute la tradition chrétienne. Ce qui « modèle » le jugement de l’Eglise sur le peuple juif et son attitude de compassion.

Mais quelle est la date de la rentrée d’Israël dans l’Eglise ?

Dieu seul en sait la date précise. Mais ce que la Tradition et l’Ecriture nous enseignent c’est que ce retour ne s’accomplira qu’ « aux derniers jours » de l’Eglise, vers la fin de temps. C’est l’enseignement formel de Saint Augustin dans la Cité de Dieu : « A la fin des temps, dit-il, avant le jugement, les Juifs croiront au Christ véritable, à notre Christ ; c’est une croyance célèbre dans la tradition et le cœur des fidèles ».

Saint Jean dans l’Apocalypse au chapitre 21 est, lui aussi, formel : « Alors l'un des sept anges …me transporta en esprit sur une grande et haute montagne, et il me montra la ville sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel d'auprès de Dieu, brillante de la gloire de Dieu, et l'astre qui l'éclaire est semblable à une pierre très précieuse, à une pierre de jaspe transparente comme le cristal. Elle a une grande et haute muraille, avec douze portes; à ces portes sont douze anges, et des noms inscrits, ceux des douze tribus des fils d'Israël ».

Ainsi c’est sur les portes de l’Eglise « achevée » qu’apparaissent les noms des douze tribus d’Israël. Mais les portes sont mises à la fin de la construction d’un édifice. Ce n’est donc qu’après que l’Eglise aura acquis tous les développements, lorsque la plénitude des nations,  ses pierres vivantes, auront pris place dans la construction et l’achèvement de l’édifice, qu’Israël, figuré par les douze portes présentant le nom des douze tribus d’Israël, viendra s’y placer à son tour. Donc seulement à l’achèvement de l’Eglise, sur le soir du monde. Et saint Jean ajoute un détail non moins important : «  La muraille de la ville a douze pierres fondamentales sur lesquelles sont douze noms, ceux des douze apôtres de l'Agneau ». Vous les connaissez : tous de race israélite. D’où il suit qu’après s’être trouvé à la base de l’Eglise, avec ses douze apôtres, Israël s’y retrouvera encore avec ses douze tribus à la consommation des temps.

Et c’est alors que le bandeau qui empêche aujourd’hui encore  la Synagogue voir la Lumière, le Christ, tombera.

C’est alors que la Synagogue aux yeux bandés sera vaincue. L’art chrétien nous donne aussi l’intelligence du mystère de ce peuple juif : c’est la statue de la cathédrale de Strasbourg

La statue de la cathédrale de Strasbourg est, certes, découronnée ; sa lance porte-drapeau est plusieurs fois brisée ;les tables de la loi échappent de ses doigts ; elle baisse la tête et la détourne de l'Église victorieuse dressée en face d'elle, tenant le calice et la hampe crucifère de son étendard.

Il faut insister cependant sur la beauté de la Synagogue.

Il s'agit, sans doute, d'une allusion au destin de la Synagogue nullement condamnée à jamais, mais élue à la fin des temps quand elle rejoindra le Christ.

La foi, dans ce beau pays de France, est aussi, comme à Rome, inscrite sur la pierre. Le dogme, la liturgie et l’art se rejoignent.

 

Abbé Paul Aulagnier