L'heure de Jésus

Nous approchons du temps liturgique que l’Eglise appelle : « le temps de la Passion ». La liturgie va nous faire méditer la Passion de Notre Seigneur. Permettez-moi ces quelques considérations sur ce que Notre Seigneur appelait lui-même: « son heure ».

C’était l’heure par excellence ; elle avait été infailliblement déterminée de toute éternité par la Divine providence, et, avant qu’elle ne fut arrivée ses ennemis ne pouvaient rien contre lui. Que de témoignages de cela dans les Evangiles ! Notre Seigneur parle de cette « heure » comme devant immanquablement venir, sans que sa liberté ni celle de ces bourreaux soient le moins du monde violentées ou nécessitées. Plus cette heure approche, plus pressants sont les avertissements à ses disciples. A Gethsémani, « il commença à éprouver de la frayeur et à être accablé d’ennui. Alors il dit à Pierre, à Jacques et à Jean : « Mon âme est triste jusqu’à la mort » (Marc 14 33). Et pourtant Notre Seigneur a désiré cette heure de toutes les « fibres de son cœur ». Serait-ce là une contradiction ? Serait-ce en Notre Seigneur la négation de cet ardent désir de souffrir pour nous, la négation d’accomplir parfaitement sa mission de victime ? Certains martyrs semblent ne pas avoir éprouvé pareille tristesse devant la mort : Saint Ignace d’Antioche désirait ardemment être moulu par les dents des bêtes pour devenir le froment du Christ. (Si vous avez l’occasion de lire les lettres de saint Ignace d’Antioche ne manquez de les lire. C’est extraordinaire). Notre Seigneur aurait-il donc été une minute inférieur à quelques-uns de ses disciples ?

Evidemment non ; mais au contraire, après la sainte ardeur de l’oblation, il a voulu connaître l’écrasement. Il a voulu pour offrir un sacrifice parfait, souffrir pour nous jusqu’à cette tristesse mortelle, jusqu’à cette frayeur que l’homme éprouve naturellement devant une pareille mort : son heure. Il a voulu aussi nous laisser là un grand exemple pour nos heures d’accablement. Cette tristesse n’était pas en lui une émotion qui précédait et troublait le jugement de la droite raison et le consentement de la volonté ; elle était au contraire voulue pour que l’holocauste fut parfait. Au lieu de se raidir comme un stoïcien contre la souffrance et de la nier avec orgueil, Jésus se livrait volontairement à elle pour notre salut : « Personne ne m’arrache la vie mais je la donne de moi-même ; j’ai le pouvoir de la donner et le pouvoir de la reprendre » (Jn 10 18) Il a voulu souffrir jusqu’au couronnement d’épines, jusqu’à la flagellation qui réduisait tout son corps à n’être qu’une plaie. Tous ses membres étaient sanglants, à vifs. S’étant offert pour nous en holocauste, il a voulu être cloué à la croix, il a voulu souffrir des prêtres de la Synagogue qui avait pour mission, cependant, de reconnaître la venue du Messie, souffrir de la trahison de Judas, son disciple… Il a voulu aller plus loin encore et après avoir pris sur lui toutes nos fautes, il a voulu souffrir à notre place de la malédiction due au péché. Victime expiatoire, il sentit la justice terrible de Dieu s’appesantir sur lui….Il a été blessé pour nos iniquités, brisé pour nos crimes ; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui….Dieu l’a frappé pour l’iniquité de nous tous. Il connut alors l’abandon de son Père : « Père, Père pourquoi m’avez-vous abandonné »…Quel mystère… « La déréliction de Dieu », imagine-t-on ce que cela représente pour le Fils de Dieu fait chair ? Mais après avoir livré sa vie en sacrifice pour le péché, il verra une très nombreuse postérité, et l’œuvre de Dieu prospèrera entre ses mains et sera exalté à la droite du Père, en toute justice.

La plénitude de grâce a conduit Notre Seigneur jusqu’à cette extrémité. C’était là sa mission de Rédempteur et de Victime. Elle se réalisa à son heure, l’heure de Dieu, à la plénitude des temps. C’était « son heure ». Quel émerveillement ! Et le monde, aujourd’hui, plus par ignorance que par malice, méconnait cela !

Abbé Paul Aulagnier